CHEMINS
C'est le titre de mon neuvième recueil de textes poétiques. J'en publie ici l'intégralité, des vingt poèmes qui la composent.
La version papier est disponible au prix de 5 Euros. Me contacter par courriel : stanislas@stan-engrand.fr
FRANÇOIS
à François, ami d'enfance
La maladie te frappe,
ami
et le faisant me frappe aussi.
L'amitié qui nous lie
nous a fait frères de vie.
On s'est parfois bagarrés,
souviens toi,
le lycée, la cour de récré.
Ainsi s'est installée l'amitié
sans qu'on y ait pensé,
aujourd'hui toujours là.
Mon vieil ami,
à toi
je dédie ces Chemins.
ATACAMA
Dans la nuit des Andes le long du Pacifique
la nuit du désert rend lisible en clair
l'univers.
Atacama suffit.
Dans la voie lactée plus brillante ici,
les étoiles à portée de main,
nul besoin d'autres vies.
Atacama suffit.
D'autres vies
dans les années lumières
n'éclairciraient pas le mystère.
Atacama suffit.
Vagabond dans les étoiles,
sans réponse je m'endors.
Atacama suffit.
ITANOS
Fonds sableux, transparence d'eau,
orchestre de poissons.
Drapés de rochers épars
burinés par le vent et la mer.
À Itanos, eau minoenne,
l'eau glisse sur ma peau
de nageur au milieu des poissons
et de vestiges antiques.
Je revois les anciens,
en ablutions dans le bain lustral
où pourraient surgir des sirènes
brandissant la clef du mystère.
SUR L'ERDRE
Le bateau swingue sur l'Erdre,
le soir d'été a mis
l'océan sur la rivière.
Des mouettes jaillissent,
étoiles filantes
dans la lumière des projecteurs.
Des cormorans suivent,
amerrissent et plongent,
ressortent plus loin et recommencent.
Je glisse en pensée comme les oiseaux
suivant un vol de hérons cendrés
en majesté.
TRACER UN CHEMIN
J'écris pour tracer un chemin.
Je ne veux pas avoir besoin
de me retourner.
Le passé s'il peut me suit,
l'avenir éveille à chaque pas
de possibles paysages
de possibles aiguillages.
Mon chemin se trace en marchant,
change les parcours,
suscite des carrefours,
pour m'écrire à nouveau.
S'il y a un chemin c'est que je marche.
Qu'importe si la ligne n'est pas droite !
ÉTONNANT VOYAGEUR
À Jacques Geoffroy, marin de toujours
Sur ton bateau, sur la mer,
infini et fini se mélangent,
des mois sans toucher terre,
tu oublies les continents,
tu parles avec le vent.
Comme un oiseau sur l'océan,
tu restes éveillé
mais quand vient le temps du repos,
tu parles encore avec le vent.
Étonnant voyageur !
Quand j'écoute tes récits
j'entends le faseyement des voiles,
j'entends le vent qui te parle tout bas.
LA LETTRE PERDUE
Invisible, dirigeant en silence la pensée
en lecture, en écriture,
cachée dans les interstices, furtive,
on devine sans la saisir,
la lettre perdue.
Si nous pouvions l'attraper
elle nous donnerait le code,
la clef commune des langues
que la tour de Babel
avec elle emporta.
LA PATIENCE DES PAGES
Pose ton premier pas,
pose le premier mot,
le deuxième avancera,
un autre le suivra.
Fais feu de tout bois.
Ouvre les yeux aux couleurs, aux formes,
laisse les sons prendre à témoin ta conscience,
ton bras, ta main, feront le geste.
La page patiente ne veut pas rester blanche.
Plus tard élaguer, tailler,
porter les fruits à maturité.
Des mots nouveaux fleuriront,
c'est ainsi que naissent les poèmes.
PENSÉES FILANTES
Chiner dans la pensée,
dénicher des idées,
être aux aguets.
Traquer les pensées filantes,
les saisir au vol.
LE JARDINIER
Ce matin a fleuri le bougainvillier.
Il n'avait pas de fleurs hier.
Je me souviens du jardinier
qui prenait soin des naissances
chaque jour comme si rien avant
n'avait existé.
Il m'enseignait la patience
de regarder les fleurs éclore,
comme des levers de soleil.
QI GONG
Habiter son corps,
gestes fluides,
envol flottant.
Lenteur,
entre ciel et terre.
Existence légère,
loin de soi, des soucis,
apesanteur.
Calmement respirer,
expirer lentement,
s'accrocher au présent
et laisser faire le soleil et le vent.
MONTAIGNE
J'ai toujours marché à côté de toi sans le savoir
sans te voir mais sentant bien que je n'étais pas seul
dans cette vie que tu parcourus avant moi.
J'ai souvent senti l'éclat de ton regard aiguisé
sans savoir que c'était le tien.
J'ai souvent entendu ta voix
soufflant comme une brise à travers le temps.
J'ai parfois senti ta main prendre la mienne
loin des chemins trop empruntés
pour me détourner des vérités
trop usées pour être vraies.
Depuis que j'ai reconnu ta voix
le temps n'a plus d'importance
et je pense mieux en pensant à toi,
Michel Eyquem de Montaigne.
QU'EST-CE QU'UN MOI ?
Qu'est ce qu'un Moi, en a-t-on jamais vu ? Je cherche et me demande s'il se niche dans mon corps ou dans mon esprit.
Mais qu'est-ce que l'esprit ? Est-ce encore le corps ? Est-ce un autre niché dans mon cerveau, fonctionnant à mon insu en dehors de ma volonté ?
Mais d'où la volonté vient-elle ? De moi, du corps, de l'esprit ?
Je tourne en rond, un mot en appelle un autre. Au bout du compte je ne sais pas qui est Moi sinon que ce n'est pas un autre.
LES POLAROID D'ISABEL
À Isabel Tabellion, https://www.isabeltabellion.fr/
Scalpels, tes yeux découpent l’univers
en couleurs, en lumière.
Outils, tes Polaroïd
extraient le secret de la matière.
Ton regard embrasse la profondeur
te fait sculpter la forme du vent,
dessiner des mondes,
réinventer chaque jour la beauté.
Du bout de tes doigts
au moment de révéler tes photos,
tu arraches au hasard des émulsions
des tableaux imprévus.
SOLITUDE
Les feux rouges scintillent dans la nuit
se suivent,
puis s'évanouissent.
Dans l'autre sens, des lumières blanches
se rapprochent et disparaissent,
happées par la nuit.
On ne sait pas qui voyage.
Où vont ces gens qu'on ne voit pas ?
Les feux tracent des signes.
Quelqu'un va quelque part.
On ne sait rien de la multitude
qu'on suit, qu'on croise.
Chacun chemine seul dans sa nuit.
VERTIGE
Du balcon je regarde la rue,
cinéma en plongée,
j'ai peur de tomber.
L'écran du vide m'aspire.
Les oiseaux dans l'arbre,
sur de fines branches, oscillent.
Ils ne connaissent pas le vertige,
me font oublier le mien.
Je les regarde s'envoler.
Ils me montrent l'horizon.
Je reste sur le balcon
rattrapé par le vertige.
TROUS DE MÉMOIRE
La trame du temps est pleine de trous de mémoire. Elle fait de nos vies un patchwork, rapetasse les déchirures et les brisures. Elle sélectionne des moments, des nostalgies, des oublis.
Elle assemble dans la salle de montage, les sédiments du passé et prépare la projection de souvenirs revus et corrigés.
RETROUVER LES SOUVENIRS
D'inutiles souvenirs encombrent mon esprit,
trop causeurs, trop bavards.
Je ne les ai pas invités.
Ils s'empilent,
s'entassent en strates
dans mon grenier.
Ceux que je cherche sont quelque part,
les autres resquillent
et surgissent en premier.
Je continue ma recherche
dans ce fatras d'inutilité.
Le souvenir qui m'importe
finira bien par arriver.
La mémoire-brocante
joue à cache-cache
avec mes souvenirs.
VIEILLIR
C'est comme ça
le corps vieillit
les articulations rouillent,
la peau se fripe.
Le miroir devient ingrat.
Le matin ça fait mal de se lever.
Il faut le faire plus doucement
jusqu'au jour où ça coince
complètement.
En attendant je continue de nager
dans l'eau incolore du temps.
APRÈS
On voyait la vie comme une lutte,
on pensait sans cesse le coup d'après.
La vie comme un combat, toujours à la course.
Gagner contre la nature, anéantir des ennemis,
à tout moment faire le gué, anticiper les coups,
escamoter l'avenir contre la montre et pour le gain.
Qu'importait ce qu'on laissait sur le bord du chemin.
On vendait de l'assurance contre l'imprévisible.
L'imprévu montra ce qu'il était.
Nos constructions glissèrent,
nos cités s'effondrèrent.
L'humanité réduite en poussière.
On avait construit sur du sable,
on s'était trompé d'adversaires.
Il faudra changer la règle,
il faudra inventer le monde d'après
sans gagnant ni perdant.