25 Sep 2026

CHEMINS

C'est le titre de mon neuvième recueil de textes poétiques. J'en publie ici l'intégralité, des vingt poèmes qui la composent. 

La version papier est disponible au prix de 5 Euros. Me contacter par courriel : stanislas@stan-engrand.fr

 

 

 

FRANÇOIS

à François, ami d'enfance

La maladie te frappe,

ami

et le faisant me frappe aussi.

 

L'amitié qui nous lie

nous a fait frères de vie.

 

On s'est parfois bagarrés,

souviens toi,

le lycée, la cour de récré.

 

Ainsi s'est installée l'amitié

sans qu'on y ait pensé,

aujourd'hui toujours là.

           

Mon vieil ami,

à toi

je dédie ces Chemins.

 

 

ATACAMA

Dans la nuit des Andes le long du Pacifique

la nuit du désert rend lisible en clair

l'univers.

Atacama suffit.

 

Dans la voie lactée plus brillante ici,

les étoiles à portée de main,

nul besoin d'autres vies.

Atacama suffit.

 

D'autres vies

dans les années lumières

n'éclairciraient pas le mystère.

Atacama suffit.

 

Vagabond dans les étoiles,

sans réponse je m'endors.

Atacama suffit.

 

 

ITANOS

Fonds sableux, transparence d'eau,

orchestre de poissons.

Drapés de rochers épars

burinés par le vent et la mer.

 

À Itanos, eau minoenne,

l'eau glisse sur ma peau

de nageur au milieu des poissons

et de vestiges antiques.

 

Je revois les anciens,

en ablutions dans le bain lustral

où pourraient surgir des sirènes

brandissant la clef du mystère.

 

 

SUR L'ERDRE

Le bateau swingue sur l'Erdre,

le soir d'été a mis

l'océan sur la rivière.

 

Des mouettes jaillissent,

étoiles filantes

dans la lumière des projecteurs.

 

Des cormorans suivent,

amerrissent et plongent,

ressortent plus loin et recommencent.

 

Je glisse en pensée comme les oiseaux

suivant un vol de hérons cendrés

en majesté.

 

 

TRACER UN CHEMIN

J'écris pour tracer un chemin.

Je ne veux pas avoir besoin

de me retourner.

Le passé s'il peut me suit,

l'avenir éveille à chaque pas

de possibles paysages

de possibles aiguillages.

 

Mon chemin se trace en marchant,

change les parcours,

suscite des carrefours,

pour m'écrire à nouveau.

 

S'il y a un chemin c'est que je marche.

Qu'importe si la ligne n'est pas droite !

 

 

ÉTONNANT VOYAGEUR

À Jacques Geoffroy, marin de toujours

Sur ton bateau, sur la mer,

infini et fini se mélangent,

des mois sans toucher terre,

tu oublies les continents,

tu parles avec le vent.

 

Comme un oiseau sur l'océan,

tu restes éveillé

mais quand vient le temps du repos,

tu parles encore avec le vent.

 

Étonnant voyageur !

Quand j'écoute tes récits

j'entends le faseyement des voiles,

j'entends le vent qui te parle tout bas.

 

 

LA LETTRE PERDUE

Invisible, dirigeant en silence la pensée

en lecture, en écriture,

cachée dans les interstices, furtive,

on devine sans la saisir,

la lettre perdue.

 

Si nous pouvions l'attraper

elle nous donnerait le code,

la clef commune des langues

que la tour de Babel

avec elle emporta.

 

 

 

LA PATIENCE DES PAGES

Pose ton premier pas,

pose le premier mot,

le deuxième avancera,

un autre le suivra.

 

Fais feu de tout bois.

Ouvre les yeux aux couleurs, aux formes,

laisse les sons prendre à témoin ta conscience,

ton bras, ta main, feront le geste.

La page patiente ne veut pas rester blanche.

 

Plus tard élaguer, tailler,

porter les fruits à maturité.

Des mots nouveaux fleuriront,

c'est ainsi que naissent les poèmes.

 

 

PENSÉES FILANTES

Chiner dans la pensée,

dénicher des idées,

être aux aguets.

 

Traquer les pensées filantes,

les saisir au vol.

 

 

LE JARDINIER

Ce matin a fleuri le bougainvillier.

Il n'avait pas de fleurs hier.

 

Je me souviens du jardinier

qui prenait soin des naissances

chaque jour comme si rien avant

n'avait existé.

 

Il m'enseignait la patience

de regarder les fleurs éclore,

comme des levers de soleil.

 

 

QI GONG

Habiter son corps,

gestes fluides,

envol flottant.

 

Lenteur,

entre ciel et terre.

 

Existence légère,

loin de soi, des soucis,

apesanteur.

 

Calmement respirer,

expirer lentement,

s'accrocher au présent

et laisser faire le soleil et le vent.

 

 

MONTAIGNE

J'ai toujours marché à côté de toi sans le savoir

sans te voir mais sentant bien que je n'étais pas seul

dans cette vie que tu parcourus avant moi.

 

J'ai souvent senti l'éclat de ton regard aiguisé

sans savoir que c'était le tien.

J'ai souvent entendu ta voix

soufflant comme une brise à travers le temps.

 

J'ai parfois senti ta main prendre la mienne

loin des chemins trop empruntés

pour me détourner des vérités

trop usées pour être vraies.

 

Depuis que j'ai reconnu ta voix

le temps n'a plus d'importance

et je pense mieux en pensant à toi,

Michel Eyquem de Montaigne.

 

 

QU'EST-CE QU'UN MOI ?

Qu'est ce qu'un Moi, en a-t-on jamais vu ? Je cherche et me demande s'il se niche dans mon corps ou dans mon esprit.

Mais qu'est-ce que l'esprit ? Est-ce encore le corps ? Est-ce un autre niché dans mon cerveau, fonctionnant à mon insu en dehors de ma volonté ?

Mais d'où la volonté vient-elle ? De moi, du corps, de l'esprit ?

Je tourne en rond, un mot en appelle un autre.  Au bout du compte je ne sais pas qui est Moi sinon que ce n'est pas un autre.

 

 

LES POLAROID D'ISABEL

À Isabel Tabellion, https://www.isabeltabellion.fr/

Scalpels, tes yeux découpent l’univers

en couleurs, en lumière.

Outils, tes Polaroïd

extraient le secret de la matière.

 

Ton regard embrasse la profondeur

te fait sculpter la forme du vent,

dessiner des mondes,

réinventer chaque jour la beauté.

 

Du bout de tes doigts

au moment de révéler tes photos,

tu arraches au hasard des émulsions

des tableaux imprévus.

 

 

SOLITUDE

Les feux rouges scintillent dans la nuit

se suivent,

puis s'évanouissent.

Dans l'autre sens, des lumières blanches

se rapprochent et disparaissent,

happées par la nuit.

 

On ne sait pas qui voyage.

Où vont ces gens qu'on ne voit pas ?

Les feux tracent des signes.

Quelqu'un va quelque part.

 

On ne sait rien de la multitude

qu'on suit, qu'on croise.

Chacun chemine seul dans sa nuit.

 

 

VERTIGE

Du balcon je regarde la rue,

cinéma en plongée,

j'ai peur de tomber.

L'écran du vide m'aspire.

 

Les oiseaux dans l'arbre,

sur de fines branches, oscillent.

Ils ne connaissent pas le vertige,

me font oublier le mien.

 

Je les regarde s'envoler.

Ils me montrent l'horizon.

Je reste sur le balcon

rattrapé par le vertige.

 

 

TROUS DE MÉMOIRE

La trame du temps est pleine de trous de mémoire. Elle fait de nos vies un patchwork, rapetasse les déchirures et les brisures. Elle sélectionne des moments, des nostalgies, des oublis. 

Elle assemble dans la salle de montage, les sédiments du passé et prépare la projection de souvenirs revus et corrigés.

 

 

RETROUVER LES SOUVENIRS

D'inutiles souvenirs encombrent mon esprit,

trop causeurs, trop bavards.

Je ne les ai pas invités.

 

Ils s'empilent,

s'entassent en strates

dans mon grenier.

 

Ceux que je cherche sont quelque part,

les autres resquillent

et surgissent en premier.

 

Je continue ma recherche

dans ce fatras d'inutilité.

Le souvenir qui m'importe

finira bien par arriver.

 

La mémoire-brocante

joue à cache-cache

avec mes souvenirs.

 

 

VIEILLIR

C'est comme ça

le corps vieillit

les articulations rouillent,

la peau se fripe.

Le miroir devient ingrat.

 

Le matin ça fait mal de se lever.

Il faut le faire plus doucement

jusqu'au jour où ça coince

complètement.

En attendant je continue de nager

dans l'eau incolore du temps.

 

 

APRÈS

On voyait la vie comme une lutte,

on pensait sans cesse le coup d'après.

La vie comme un combat, toujours à la course.

Gagner contre la nature, anéantir des ennemis,

à tout moment faire le gué, anticiper les coups,

escamoter l'avenir contre la montre et pour le gain.

 

Qu'importait ce qu'on laissait sur le bord du chemin.

On vendait de l'assurance contre l'imprévisible.

 

L'imprévu montra ce qu'il était.

Nos constructions glissèrent,

nos cités s'effondrèrent.

L'humanité réduite en poussière.

On avait construit sur du sable,

on s'était trompé d'adversaires.

 

Il faudra changer la règle,

il faudra inventer le monde d'après

sans gagnant ni perdant.

 

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