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Stanislas Engrand

Articles taggés "Rhodes"

05 Feb 2020

Suite et pénultième chapitre de Sauvé par les livres

Sauvé Par Les Livres

IX

 Les mafieux avaient raison. Il fallait se préparer au pire. Leur commanditaire dépossédé de « son » livre ne lâcherait prise qu’une fois le libraire liquidé. Le commissaire promit une surveillance rapprochée et intensifia les rondes dans la vieille ville. Xénophon quant à lui prit la décision de déménager tous ses livres dans une maison éloignée. Mattéo redevint un temps le manutentionnaire qu’il fut à Venise et de nombreux amis vinrent aider les deux hommes. La librairie fut vidée en quelques jours et les livres en sécurité.

Xénophon mit à profit le temps qui suivit, plein de moments  émouvants malgré la menace quotidienne,  pour transmettre à Mattéo des informations et des préceptes qui lui permettraient de prendre sa succession. Le vieillard nourrissait une forte affection pour le jeune homme. Il avait senti un apaisement profond, de trouver en lui son successeur.  Il fit un testament court et simple léguant au jeune Italien tout ce qu’il possédait, c’est à dire sa maison, ses livres et sa librairie.

Mais il restait encore à Xénophon une chose essentielle à transmettre à Mattéo. Il lui révéla le secret des souterrains de Rhodes et de la bibliothèque qui en constituait le cœur. Le réseau labyrinthique aménagé profondément sous la vieille ville débouchait sur une salle où étaient stockées les archives de l’Ordre des chevaliers de Saint Jean de Jérusalem. Après son expulsion de Terre sainte à la fin du XIII ème siècle, l’Ordre s’était replié à Rhodes en 1310. Les chevaliers créèrent pour l’époque une impressionnante puissance maritime, fer de lance de la Chrétienté contre les Sarrasins. Leur richesse devint considérable et leur mythique trésor dont la réalité n’a jamais été prouvé, existait ici aux yeux de Xénophon, c’était la bibliothèque. Une part des livres était constituée de délibérations et décrets politiques Certains ouvrages n’étaient que des livres de compte mais de magnifiques illustrations servaient à identifier des biens et des lieux afin d’expliciter leur contenu austère. Beaucoup d’autres étaient des récits de batailles maritimes abondamment illustrés. Nombre de recueils étaient par ailleurs des ouvrages religieux dont une collection de bibles. Beaucoup d’autres ouvrages étaient des recueils de réflexion des grands maîtres de l’ordre successifs. Ils étaient particulièrement riches d’enluminures et luxueusement reliés. Tous avaient en commun la qualité de leurs reliures qui les rendaient capables de supporter les outrages du temps. C’étaient de solides grimoires lourds comme des pierres. La grande salle d’une hauteur impressionnante en était couverte et de longues échelles permettaient d’accéder aux plus hauts d’entre eux.

Cet héritage des Hospitaliers était conservé et entretenu par Tagma, société secrète, dont le nom signifie l’Ordre en langue grecque. Tagma n’avait pour raison d’être que cette conservation. Il n’y avait plus de Grand-maître, uniquement un conservateur en chef. Xénophon en avait la fonction. La société secrète reposait sur une organisation inspirée des ordres franc-maçons. Le recrutement se faisait par cooptation et l’initiation durait un an pendant lequel l’impétrant conservait les yeux bandés dans la bibliothèque lors des réunions de lecture. Son cheminement dans le labyrinthe, se faisait les yeux pareillement bandés, accompagné de Frères. Aucun plan du labyrinthe n’existait, le reproduire était interdit, seule la mémorisation des initiés permettait sa transmission. Aussi l’un des objectifs de l’initiation était-il la mémorisation du plan et l’apprentissage de l’orientation dans l’espace sans lumière. Une fois initié, la seule lumière sur laquelle on pouvait compter était celle des flambeaux que la tradition avait imposés mais tout Frère devait rester capable de faire les trajets dans le noir, tradition conservée depuis les Hospitaliers, pour des raisons de sécurité. Une fois par mois, chacun devait s’astreindre à un parcours jusqu'à la bibliothèque, seul et sans lumière.

Dans le contexte particulier de la menace mafieuse, l’Ordre autorisa à l’unanimité l’initiation rapide de Mattéo. Il fit et refit le parcours les yeux bandés des heures durant avec Xénophon et d’autres Frères. Après dix jours il réussit à refaire le trajet sans guide. Il fut alors déclaré initié et, à la fin de la cérémonie d'initiation dans la bibliothèque, fut délivré de son bandeau par Xénophon. Il découvrit émerveillé, le trésor de Tagma. L’excitation de Mattéo était à son comble, il mit les gants que lui tendait Xénophon et ouvrit plusieurs livres sous les yeux attendris de ce dernier. Pendant ce temps les Frères préparèrent le Mezzé qui permit au jeune Italien de savourer ce double festin en se remettant de l'émotion.

A la fin de la journée, de retour chez Xénophon, Mattéo lui demanda ce qu’il allait à présent se passer. Le vieux libraire lui répondit que la réussite de son plan nécessitait  pour réussir, que lui seul le connaisse.

A suivre…

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19 Jan 2020

Sauvé Par Les Livres VIII

Sauvé Par Les Livres

VIII

Notre système de protection avait bien fonctionné mais les mafieux découvriraient rapidement le pot aux roses. Il nous fallait jouer plusieurs coups d’avance. Xénophon aimait le jeu d’échec et c’est lui qui m’en a transmis le goût.

Voici ce que nous allons faire avait dit Xénophon : « je vais les recontacter en leur disant que tu m’avais sollicité, m’avais tout expliqué et que tu avais besoin d’argent pour t’enfuir. Enfin, que tu m’avais vendu le livre à un prix dérisoire au regard de sa valeur. Je leur proposerai de me le racheter le double. Dès qu’ils auront confirmé le rendez-vous, je contacterai mon ami le commissaire de police et lui ferai croire que les deux malfrats m’avaient proposé d’acheter le livre qu’ils avaient volé". Le commissaire pourrait donc les arrêter en flagrant délit et récupérer le livre qui serait restitué aux autorités italiennes. Les deux hommes auraient beau tenter de s’expliquer, ils ne parlaient qu’italien et le commissaire croirait Xénophon.

Mattéo trouvait très plaisant de prendre les voleurs à leur propre jeu bien que ce fût sans pitié mais eux n’en auraient eu aucune pour lui s’ils l’avaient retrouvé.

Le plan de Xénophon marcha au-delà de leurs espérances. Xénophon avait donné rendez-vous aux mafieux à 14 heures le jour dit, dans un kafénion réputé et leur avait offert un mezzé copieux, bien arrosé de Raki puis de vin blanc, en attendant l’heure convenue avec le commissaire pour le constat de flagrant délit. C’est seulement après cette mise en condition qu’il envoya un gamin récupérer le paquet contenant le livre.

Xénophon prit son temps et surtout beaucoup de précautions pour ouvrir le paquet après avoir enfilé ses gants et imposé à ses interlocuteurs d’en faire autant. Mais les mafieux n’avaient que faire du livre en soi qui n’était pour eux qu’une marchandises à récupérer. Ils vérifièrent juste sa conformité avec les informations qu’on leur avait données. Xénophon prit un main plaisir à les mettre sur le grill, leur posant des questions sur ce qu’ils savaient du livre, de sa provenance, de son intérêt culturel et historique. Les deux hommes commençaient à s’agiter impatiemment sur leurs sièges quand le commissaire et ses hommes armés envahirent le kafénion, demandant aux autres clients de quitter l’établissement. Les mafieux tenus en joue durent se soumettre. On leur passa les menottes et tout fut fini en quelques minutes. Ils lancèrent des invectives à Xénophon et le mirent en garde contre la vengeance de la mafia qui ne lâche jamais prise. Il devait s’attendre aux feux de l’enfer. Xénophon leur répondit que les livres l’avaient sauvé de la Grande Catastrophe et qu’ils seraient toujours ses meilleurs alliés contre le danger.

 

A suivre…

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15 Jan 2020

Sauvé Par Les Livres VII

Sauvé Par Les Livres

VII

Mattéo  poursuivit son récit : « Xénophon était comme un enfant fou de joie, émerveillé par ce texte de la fin du quinzième siècle, édité à Florence par deux érudits Grecs. Nous nous installâmes dans le coin-salon de sa librairie, devenue, depuis, la mienne. Xénophon lisait le Grec ancien et me faisait une traduction simultanée. Toute la nuit il me fit la lecture et mon excitation était telle que je ne m’endormis à aucun moment. Bien sûr j’avais lu L’Iliade et l’Odyssée mais dans un banal livre de notre époque. Dans de telles circonstances, c’était une joie extrême pour nous deux, dont Xénophon me remercia quand il eût fini la lecture. « Mon voyage à Venise a ranimé une flamme, tu la ranimes une deuxième fois, béni sois-tu Mattéo ! Vois-tu, moi qui suis vieux et dont le chemin touche à sa fin, j’ai compris depuis la grande catastrophe que le bonheur n’existe pas et qu’il faut savourer tous les moments de joie qui se présentent à nous. Aristote et toi vous m’en avez offert deux, coup sur coup. Pour moi c’est cela le vrai bonheur : aller de joie en joie. Même quand les circonstances te font perdre espoir, une joie peut renaître à tout moment. Dors bien Mattéo, nous lirons l’Odyssée dès que tu seras réveillé ». Il était près de 6h du matin et je m’endormis immédiatement.

Je trouvai à mon réveil Xénophon préparant du café. Il m’en apporta une tasse sur un de ces plateaux orientaux surmonté de trois branches et d’une poignée qu’on peut tenir d’une seule main. Il avait pris des photos du livre et me dit : ce sera un beau souvenir, celui d’un moment vraiment exceptionnel car nous allons devoir le rendre. Oui, bien sûr, dis-je mais le plus tard possible, ce qui le fit rire car il voyait mon impatience à continuer la lecture. Il reprit et de nouveau opéra la magie. Nous étions avec Homère, l’aède contait les aventures d’Ulysse, nous ressentions une excitation joyeuse de cette plongée dans le passé. Et ce n’est qu’après cette deuxième lecture, que nous terminâmes en milieu d’après midi sans avoir pensé à manger, que Xénophon me fit part de son inquiétude parce qu’il avait eu Aristote au téléphone. Ce dernier lui avait fait part que deux policiers italiens me cherchaient. Aristote ne savait pas pourquoi j’avais disparu, tant mieux parce qu’il n’avait ainsi pas eu besoin de mentir aux maffieux qui s’étaient fait passer pour des policiers. Les prétendus policiers l’avaient conduit à l’entrepôt et exigé qu’il ouvrît les caisses mais ne lui avaient pas fait de mal car il ne fallait pas qu’Aristote puisse en parler à Balestracci et que ce dernier découvre la vraie nature de son majordome. Xénophon lui avait expliqué la situation et conseillé de rester très prudent. Il le tiendrait au courant.

Le lendemain, des voisins qui connaissaient bien Xénophon qui avait tissé son réseau dans la ville, l'informèrent que deux italiens le recherchaient. Xénophon dut leur expliquer qu’une mafia sicilienne voulait me voler un livre de grande valeur. Aussitôt ses amis et voisins organisèrent un système de protection. L’enseigne de la librairie fut démontée, des panneaux de bois furent fixés sur toute la façade et on inscrivit dessus : A Vendre. Un peu plus loin, sur la façade d’une maison désaffectée on suspendit l’enseigne et sur la devanture on fixa d’autres panneaux avec l’inscription : « la librairie est fermée pour quelques jours. En cas de besoin contacter le libraire au numéro de téléphone suivant :**********». Une surveillance fut organisée depuis les maisons voisines. Le lendemain arrivèrent les deux hommes. Nous les photographiâmes afin de faire circuler leur photo. Puis quelques minutes après, le téléphone sonna. Un homme baratina une histoire de cousin vénitien qu’ils recherchaient parce qu’il avait hérité d’un vieil oncle. Xénophon leur confirma qu’il m’avait connu à Venise, sans plus. Ils lui demandèrent quand le rencontrer. Xénophon n’en savait rien. Les italiens durent se résigner et lui dirent qu’ils attendraient. On les repéra dans un hôtel d’une rue proche. Xénophon m’exposa son plan pour la suite.

A suivre…

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12 Jan 2020

Sauvé Par Les Livres VI

Sauvé Par Les Livres

VI

« Ma découverte me rendait perplexe. Qui était vraiment le majordome et quelles complicités pouvait-il avoir pour être en possession de cet ouvrage d’une valeur inestimable ? Il ne pouvait intéresser que des musées ou un collectionneur délirant qui cache ses collections à son profit seul. Mais dans ce cas, le collectionneur serait le majordome. Il était peu plausible qu’il eût l’érudition nécessaire pour goûter l’intérêt de ce trésor culturel. Il y avait donc un commanditaire et lui n’était qu’un des maillons dans une chaîne de malfaiteurs. La cache était dans ce cas provisoire et l’ouvrage attendait sagement que les malfrats aient trouvé le collectionneur qui pourrait payer l’ouvrage à un prix astronomique. Que devais-je faire ? Le dénoncer sans preuve à la police ? Tout simplement restituer l’ouvrage ? J’encourrais la foudre du majordome et de son commanditaire. C’était risquer ma vie. En parler à Aristote, c’était risquer la sienne.

Je me résolus à m’enfuir avec le livre. Il fallait donc que je le dérobe à mon tour et que je disparaisse immédiatement. Mais où aller ? Une évidence surgit à ma pensée : j’irai à Rhodes. Xénophon contrairement à Aristote ne risquait pas de représailles, c’est du moins ce que je pensais. Quant à moi, quitte à encourir des représailles, autant disposer d’une monnaie d’échange. Le lendemain, quand j’eus terminé ma mission, j’allai saluer le Comte. Mon bateau partait de Trieste dans la nuit et j’emmenai avec moi l’ouvrage, étonné de pouvoir m’installer sans encombre dans le bateau. J’allais rejoindre Xénophon et lui demander conseil. La traversée jusqu’à Rhodes en passant par Corfou et la Crète fut merveilleuse. Il faisait beau et j’avais l’impression de vivre une aventure extraordinaire. J’imaginai la fureur du majordome quand il aurait constaté la disparition de l’ouvrage.

Lorsque j’arrivai à Rhodes, 2 jours plus tard, il était cinq heures de l’après-midi. Je me rendis directement chez Xénophon qui m’accueillit les bras ouverts. Très vite je lui fis part de la situation. « C’est très dangereux ce que tu as fait mon garçon. Mais que ne ferait-on pour un tel livre, tu as fait le mieux du monde, d’autant que nous allons pouvoir le lire ensemble et nous aviserons ».

A suivre…

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09 Jan 2020

Sauvé Par Les Livres V

Sauvé Par Les Livres

V

Comme je terminais l’emballage des livres, je perdis l’équilibre et heurtai un montant de la bibliothèque. Le choc fit légèrement bouger un panneau de bois. En essayant de le repositionner, je m’aperçus qu’il pouvait glisser sous celui d’à côté et découvris une serrure en bois qui ressemblait à un modèle que j’avais vu dans l’atelier de mon père. Sans clef je ne pus rien faire mais échafaudai un plan. Il me fallait d’abord savoir si le vieux Comte savait que la bibliothèque dissimulait une cache. Je remis le panneau en place en prenant soin de disposer un peu de poussière dans une rainure du mécanisme. Lorsque j’eus terminé le travail de la journée, je fermai la bibliothèque et allai saluer Balestrazzi. Je glissai en riant, dans la conversation, que je n’avais pas trouvé de passage secret dans la bibliothèque. Le Comte s’en amusa et me répondit que s’il y en avait eu, il serait au courant. J’en déduisis qu’il ne connaissait pas la cache. Son majordome qui avait assisté à notre échange, avait ri à son tour et ce n’est qu’en repensant le soir à cet échange que me revint à la conscience son très léger mouvement oculaire quand j’avais parlé de passage secret. Il était certainement au courant de quelque chose. Je revins le lendemain avec un outil spécial. Mon père m’avait appris à ouvrir des serrures avec cet outil. C’était un système de tiges fines coulissant les unes par rapport aux autres et réglables en longueur, qui permettait de s’adapter à la forme de toute serrure. Le lendemain, je pus faire glisser le panneau. La poussière avait été dispersée dans la rainure. Le majordome connaissait donc la cache.

L’ouverture ne prit pas plus d’une minute et me permit de faire coulisser un deuxième panneau sur le fond épais de la bibliothèque en chêne. Une cavité était dissimulée derrière. Là, était stocké un unique épais volume. Je le sortis. Le butin était exceptionnel. C’était une édition princeps en Grec de L’œuvre d’Homère, probablement celle qui avait été dérobée deux ans auparavant à la bibliothèque nationale de Rome. Je remis le livre en place, troublé et excité par la découverte. Je fis glisser les panneaux et m’assis sur une banquette. Il me fut difficile de réfléchir, mon cœur battait trop vite. Je dus respirer lentement pendant plusieurs minutes pour me remettre de cette émotion. Quand j’eus retrouvé mon calme, je rouvris la cache, pris le livre, refermai le mécanisme puis déposai délicatement l'ouvrage dans une caisse afin qu’on ne puisse le voir si d’aventure quelqu’un entrait.

Évidemment on entra, évidemment ce fut le majordome. Le prétexte était parfaitement justifié puisque l’homme m’apportait, comme chaque matin un café et des biscoti aux amandes. Mais c’était plus tard qu’il venait d’habitude. Il trahissait de fait sa nervosité et son impatience de venir me surveiller et vérifier que la cache n’avait pas été ouverte. Il s’en approcha tout en me parlant et déposa le plateau sur le rayonnage en dessous du panneau. De sa main, il caressa le bois en me disant combien il trouvait belle cette bibliothèque réalisée sur mesure par un ébéniste qu’il me cita et dont il me montra la signature gravée dans le bois d’un montant. Nouvel indice que cet homme en savait long. Il était à l’évidence mouillé dans un trafic de livres anciens. Il sembla satisfait de son inspection et me laissa en faisant sourires et courbettes et sortit de la pièce. Si j’avais été adepte de la fameuse « loi » de Murphy  « Tout ce qui est susceptible d'aller mal, ira mal », j’aurais pu imaginer des tas de scénarios catastrophes et pour être franc celui qui se réalisa, ne fut pas celui que j’avais imaginé.

A suivre…

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