
Suite et pénultième chapitre de Sauvé par les livres
Sauvé Par Les Livres
IX
Les mafieux avaient raison. Il fallait se préparer au pire. Leur commanditaire dépossédé de « son » livre ne lâcherait prise qu’une fois le libraire liquidé. Le commissaire promit une surveillance rapprochée et intensifia les rondes dans la vieille ville. Xénophon quant à lui prit la décision de déménager tous ses livres dans une maison éloignée. Mattéo redevint un temps le manutentionnaire qu’il fut à Venise et de nombreux amis vinrent aider les deux hommes. La librairie fut vidée en quelques jours et les livres en sécurité.
Xénophon mit à profit le temps qui suivit, plein de moments émouvants malgré la menace quotidienne, pour transmettre à Mattéo des informations et des préceptes qui lui permettraient de prendre sa succession. Le vieillard nourrissait une forte affection pour le jeune homme. Il avait senti un apaisement profond, de trouver en lui son successeur. Il fit un testament court et simple léguant au jeune Italien tout ce qu’il possédait, c’est à dire sa maison, ses livres et sa librairie.
Mais il restait encore à Xénophon une chose essentielle à transmettre à Mattéo. Il lui révéla le secret des souterrains de Rhodes et de la bibliothèque qui en constituait le cœur. Le réseau labyrinthique aménagé profondément sous la vieille ville débouchait sur une salle où étaient stockées les archives de l’Ordre des chevaliers de Saint Jean de Jérusalem. Après son expulsion de Terre sainte à la fin du XIII ème siècle, l’Ordre s’était replié à Rhodes en 1310. Les chevaliers créèrent pour l’époque une impressionnante puissance maritime, fer de lance de la Chrétienté contre les Sarrasins. Leur richesse devint considérable et leur mythique trésor dont la réalité n’a jamais été prouvé, existait ici aux yeux de Xénophon, c’était la bibliothèque. Une part des livres était constituée de délibérations et décrets politiques Certains ouvrages n’étaient que des livres de compte mais de magnifiques illustrations servaient à identifier des biens et des lieux afin d’expliciter leur contenu austère. Beaucoup d’autres étaient des récits de batailles maritimes abondamment illustrés. Nombre de recueils étaient par ailleurs des ouvrages religieux dont une collection de bibles. Beaucoup d’autres ouvrages étaient des recueils de réflexion des grands maîtres de l’ordre successifs. Ils étaient particulièrement riches d’enluminures et luxueusement reliés. Tous avaient en commun la qualité de leurs reliures qui les rendaient capables de supporter les outrages du temps. C’étaient de solides grimoires lourds comme des pierres. La grande salle d’une hauteur impressionnante en était couverte et de longues échelles permettaient d’accéder aux plus hauts d’entre eux.
Cet héritage des Hospitaliers était conservé et entretenu par Tagma, société secrète, dont le nom signifie l’Ordre en langue grecque. Tagma n’avait pour raison d’être que cette conservation. Il n’y avait plus de Grand-maître, uniquement un conservateur en chef. Xénophon en avait la fonction. La société secrète reposait sur une organisation inspirée des ordres franc-maçons. Le recrutement se faisait par cooptation et l’initiation durait un an pendant lequel l’impétrant conservait les yeux bandés dans la bibliothèque lors des réunions de lecture. Son cheminement dans le labyrinthe, se faisait les yeux pareillement bandés, accompagné de Frères. Aucun plan du labyrinthe n’existait, le reproduire était interdit, seule la mémorisation des initiés permettait sa transmission. Aussi l’un des objectifs de l’initiation était-il la mémorisation du plan et l’apprentissage de l’orientation dans l’espace sans lumière. Une fois initié, la seule lumière sur laquelle on pouvait compter était celle des flambeaux que la tradition avait imposés mais tout Frère devait rester capable de faire les trajets dans le noir, tradition conservée depuis les Hospitaliers, pour des raisons de sécurité. Une fois par mois, chacun devait s’astreindre à un parcours jusqu'à la bibliothèque, seul et sans lumière.
Dans le contexte particulier de la menace mafieuse, l’Ordre autorisa à l’unanimité l’initiation rapide de Mattéo. Il fit et refit le parcours les yeux bandés des heures durant avec Xénophon et d’autres Frères. Après dix jours il réussit à refaire le trajet sans guide. Il fut alors déclaré initié et, à la fin de la cérémonie d'initiation dans la bibliothèque, fut délivré de son bandeau par Xénophon. Il découvrit émerveillé, le trésor de Tagma. L’excitation de Mattéo était à son comble, il mit les gants que lui tendait Xénophon et ouvrit plusieurs livres sous les yeux attendris de ce dernier. Pendant ce temps les Frères préparèrent le Mezzé qui permit au jeune Italien de savourer ce double festin en se remettant de l'émotion.
A la fin de la journée, de retour chez Xénophon, Mattéo lui demanda ce qu’il allait à présent se passer. Le vieux libraire lui répondit que la réussite de son plan nécessitait pour réussir, que lui seul le connaisse.
A suivre…