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Stanislas Engrand

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04 Jan 2020

Sauvé Par Les Livres III

Sauvé Par Les Livres

III

C’était le plus souvent au Pavli, variante du Backgammon, que je voyais jouer des Grecs dans les cafénions mais les échecs sont populaires aussi.  Il se trouve que je les ai beaucoup pratiqué et que j’avais atteint dans le passé un bon niveau. Je l’ai perdu mais il suffit d’une partie pour vous remettre dans le bain. Le joueur d’échec me demanda dans un Français presque sans accent si je savais jouer. Je répondis que oui et lui demandai comment il me savait Français. Ça le fit rire. Il me répondit que l’accent français est repérable entre mille même en Anglais. Je ris à mon tour et changeant de sujet, l’informai qu’il allait droit à l’échec. Profitant de ce que son partenaire ne comprenait pas le Français, il me demanda des tuyaux et j’échafaudai un mat en quatre coups. L’autre nous quitta écœuré et le gagnant se mit à rire à gorge déployée. « Ne t’inquiète pas pour lui, me dit-il, en général c’est lui qui gagne et demain, il gagnera de nouveau. L’honneur sera sauf. Chez nous, on n’aime pas perdre ».

Nous échangeâmes nos prénoms. Il s’appelait Mattéo. Je lui demandai pourquoi ce prénom italien. Il me répondit que la bonne question était plutôt : qu'est-ce qui l'avait conduit à Rhodes et que c’était une longue histoire et que, si je voulais bien, il aurait plaisir à me la raconter. Je répondis évidemment ''oui''. « Mais dit-il, d’abord l’apéritif ». Il me fit choisir : Ouzo ou Raki ? Je n’aime ni l’un ni l’autre mais optai pour l’Ouzo, sorte de Pastis, moins fort quand on le noie avec de l’eau. L’eau de vie du Raki est trop forte à mon goût et parfois proche de l’alcool à brûler.

C’est avec un grand plateau qu’il revint. Outre les verres et les boissons, il y avait six coupelles garnies. Un mezzé : des tomates, des olives, de la fêta, du houmous à base de fèves, du tzatziki, des kritsinia (cousins des gressini italiens) aux graines et du tarama fait par lui, souligna-t-il. Les Grecs, très hospitaliers, apprécient de prendre le temps de savourer le mezzé en discutant. C’est un art de vivre simple et raffiné tout à la fois.

Mattéo reprit sa narration. Bien qu’il eût la nationalité grecque depuis longtemps, il était natif de Venise. Son père était serrurier, spécialiste des systèmes anciens de fermeture. Il réalisait des pièces uniques dans différents métaux et même en bois. Sa mère était d'origine Grecque et travaillait comme comptable de son père. Elle avait appris sa langue à Mattéo. Au collège, il avait fait du Français mais surtout lisait beaucoup de romans. Il me cita en vrac Les Misérables, La Chartreuse de Parme, Le Père Goriot et Madame Bovary et me récita deux fables de La Fontaine. D’abord l’incontournable Cigale et la Fourmi, et plus inattendu, Le Philosophe Scythe, plus compliquée, qui lui avait donné du fil à retordre mais qu’il s’était imposé de réciter par cœur en écoutant un enregistrement par un comédien français. Adolescent, il était un fervent admirateur de Moustaki. Puis et surtout, il avait obtenu une bourse d’études à l’École du Louvre, d’où son aisance en Français.

Le temps se rafraîchissant et la nuit tombant, nous rentrâmes dans sa librairie. A 89 ans, vieillard actif, il était encore libraire. Son magasin contenait des ouvrages dans la plupart des langues européennes et beaucoup de belles reliures. Nous nous installâmes au fond, dans le coin-salon aménagé à l’orientale : tapis persan, plateau de cuivre ouvragé sur un trépied en table basse, banquettes et coussins le long de deux murs à angle droit.

"Avant de reprendre mon récit, dit-il, il me faut te demander si tu sais ce que fut « la grande catastrophe ». Je lui répondis par la négative. La grande catastrophe m'expliqua-t-il, désigne la perte de territoires grecs durant la guerre entre Turcs et Grecs en 1922, au profit de l’actuelle Turquie, particulièrement Smyrne. Les batailles contre l’armée de Mustapha Kémal furent sanglantes. Des réfugiés grecs affluèrent par centaines de milliers. Voilà dit-il pour la grande catastrophe" et il poursuivit : "un libraire grec de 50 ans, érudit au beau prénom de Xénophon, natif de Smyrne, reconnu comme expert bibliophile de Venise à Alexandrie, avait autant d’amis grecs que turcs. Il tenait une très réputée librairie spécialisée dans les ouvrages anciens et possédait des ouvrages antiques d’une valeur inestimable. Il avait fait fortune en procurant à des lettrés grecs, turcs, égyptiens ou italiens des ouvrages rares. Mais dans la guerre il n’y a plus que deux camps et le sien était grec. Sa librairie fut incendiée, sa femme violée et tuée sous ses yeux. Il réussit à sauver quelques ouvrages et s’enfuit à Rhodes sur le bateau d’un ami pêcheur.

 A suivre...

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02 Jan 2020

Sauvé Par Les Livres II

Sauvé Par Les Livres

II

Là tout autre chose m’attendait. Les rues sont étroites, les maisons de pierre sont anciennes. Le pavage est fait de petits galets, peu agréables aux pieds si vous êtes chaussé de sandales mais d’un charme fou du point de vue esthétique. Ces calades forment parfois des motifs élaborés et donnent aux rues un air minéral. Entre les maisons qui se font face, des arcatures servent à fortifier les murs. Elles ajoutent un élément esthétique au charme de l’ensemble même si leur vocation d’étayage est à l’origine purement utilitaire.

Mais c’est à la nuit tombée qu’opère vraiment la magie. Des lampadaires anciens, discrets, d’une lumière jaune très douce et peu puissante, contribuent à donner aux rues un air moyenâgeux. Je ne pense pas qu’il y ait lieu de s’émerveiller du moyen-âge en soi mais l’émerveillement vient de l’impression de pouvoir remonter au moyen âge le temps d’une promenade, le décor stimulant l’imagination. Bien sûr ce n’est qu’une illusion mais il est merveilleux de se projeter dans d’autres temps, d’autres vies que les nôtres. L’illusion est d’autant plus forte que les siècles ont modifié les lieux et que ce que l’on voit aujourd’hui, est une accumulation d’éléments architecturaux d’époques différentes. Mais l’esprit humain a besoin de représentations et c’est agréable de se laisser porter par ces dernières sans être dupe.

Je suis resté à Rhodes pendant dix jours qui m’ont permis de parcourir de long en large les rues de la veille ville et de n’emprunter les rues touristiques qu’en cas de nécessité. Chaque passage aux mêmes endroits prenait une dimension différente. On ne peut tout voir à la fois. On ne peut d’un seul regard embrasser toute une rue, tout un paysage. Notre perception est sélective, et notre mémoire ne retient qu’une partie de ce qui se présente à notre vue. D’ailleurs, avez-vous remarqué ce phénomène étonnant : quand on parcourt un chemin dans un sens et, qu’après demi-tour on le parcourt en sens inverse, on découvre nombre de détails qui nous avaient échappé. C’est ainsi que j’aimais, durant mon séjour parcourir ces rues d’allure antique à la nuit tombée. Peu de passants, quelques promeneurs échappés de la nuée touristique, des chats en grand nombre qui ne semblent loger nulle part mais que tout le monde nourrit et quelques chiens nonchalants qui vivent en bonne entente avec les félins. En revanche il y a tous les soirs des habitants assis devant chez eux, buvant, fumant ou les deux à la fois, papotant ou jouant à quelque jeu. Ce qui me surprend toujours avec les Grecs est qu’ils parlent très fort, utilisant une gestuelle qui peut paraître agressive pour un Français : gestes démonstratifs nombreux et rapides du bras ou l’index tendu vers l’interlocuteur. Non, ce n’est pas une rixe qui se prépare puisqu’en tendant l’oreille j’entends « nai, nai » qui malgré la sonorité évoquant notre « non » signifie « oui ». Et puis viennent des sourires et des tapes dans le dos qui confirment  qu’aucune rixe n’est en préparation et que c’est normal. « Nai » s’accompagne généralement d’un hochement de la tête de droite à gauche qui est un signe d’insistance positive, à l’inverse de notre code gestuel. De haut en bas, c’est non et de côté c’est oui. Une anecdote : il y avait tous les soirs un groupe de deux femmes et un homme, toujours assis un peu serrés, dans le même ordre, au même endroit, muets et immobiles, comme une jardinière de fleurs. Mon diable intérieur qui n’en rate jamais une m’a soufflé : « t’as vu, il faudrait peut-être les rempoter ces vieux, ils manquent de place…».

Ma pratique du Grec était encore assez balbutiante et il ne m’était pas facile d’entreprendre des discussions avec les habitants. Ils parlent plus ou moins l’Anglais mais s’il est aisé de demander son chemin, plus difficile est de discuter avec les habitants, des mœurs de leur pays ou de leur histoire. Saluant souvent les mêmes personnes, les visages me furent rapidement familiers mais, malgré  nos échanges de « kalinikta » , « bonne nuit », les échanges n’allaient pas plus loin.

Mais un soir, un vieil homme qui faisait une partie d’échec avec un ami  devant une librairie encore ouverte, me héla en Français après que je les eus salué d’un "geia sou" (salut).

Suite demain 03/01/2020.

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01 Jan 2020

Pour les vœux 2020, une Nouvelle : Sauvé par les livres

Depuis le 23 décembre, je n'ai plus publié mon journal. Je suis arrivé en Italie le 23 et en France le 26. Un blog qui porte le nom de "Ma vie en Crète", s’accommoderait mal du journal de ma vie temporaire en France au mois de janvier. En revanche, ayant décidé d'écrire une nouvelle à l'occasion des vœux comme je l'ai longtemps fait jusqu'en 2015, avant ma retraite, je remplace mon journal par cette dernière dont j'ai eu l'idée en Crète et que je prends le temps de mettre par écrit durant mon séjour français. Elle s'appelle "Sauvé par les livres" et je la publie à partir d'aujourd'hui quotidiennement sous forme de courts épisodes en lieu et place de mon journal.

 

Sauvé Par Les Livres

I

L’histoire que je vous rapporte ici m’a été racontée par un vieux libraire qui venait de fêter ses 89 ans. Je fis sa connaissance l’année dernière au mois de septembre 2019 à l’occasion d’un voyage dans les îles grecques, avant de me rendre en Crète où j’avais décidé d'habiter. J’avais pris plusieurs ferries pour les Cyclades puis pour le Dodécanèse dont fait partie Rhodes. L’île est belle mais sa capitale qui porte le même nom (sans que je puisse vous dire laquelle est éponyme de l’autre, cf. "le mot du jour"), est défigurée par ces flots humains, qui descendent des cars de tourisme, eux-mêmes vomis en masse par d'immenses bâtiments de croisières low-cost mondialisées.

Dans Socratou odos, la rue Socrate, vous ne pouvez marcher à votre rythme ; c’est le flux des touristes qui impose le sien. De part et d’autre de votre chemin, des échoppes vous proposent les mêmes produits que dans tout autre lieu touristique et fabriqués en Chine. Produits de mauvaise qualité, souvent laids - au demeurant pas plus que les touristes qui les achètent - et souvent de mauvais goût, comme ces porte-clefs ithyphalliques (cf. le mot du jour) qui font florès. Bien sûr, il est facile de se moquer de ces gens que vomissent les ferries et les cars, qui sentent les mêmes huiles solaire et portent les mêmes tongs. On leur a vendu une croisière, un produit comme dit le marketing ; ils y ont englouti pour la plupart leurs économies. Qui donc me donne le droit de critiquer ces braves gens qui se sont saignés pour une "croisière de rêve" ? Ma réponse est simple : je fais attention à ma manière de voyager. D’aucuns peuvent me traiter de faux-cul puisque je fais aussi du tourisme, mais je m’efforce de quitter les sentiers battus, trop organisés, bêtifiants et énergivores, les croisières ineptes où l’on trimballe sur l’océan des piscines, des casinos, des buffets-à-volonté dont la moitié sera jeté. Bref, on peut faire du tourisme en s’efforçant de le faire intelligemment. Mais mes doutes subsistent quant à la motivation de la plupart, quand j’entends cette affreuse formule : « l’été dernier j’ai fait Rhodes, l’année prochaine je ferai la Croatie. Tu as fait Bali ?», etc. On ne voyage plus, on fait tel pays. Figure imposée des agences de voyage.

Quand je suis arrivé à Rhodes par ferry, après une nuit de mauvais sommeil sur le pont du bateau, faute d’argent pour me payer une cabine, j’ai eu l’impression d’étouffer. C’était à la mi-septembre 2019, il faisait encore très chaud et la foule était comme un bloc compact dans une procession dont le but paraissait moins de visiter la ville, que de faire du lèche-vitrine le long des échoppes standardisées. Les musées me furent des refuges. Heureusement pour l’histoire et la culture, il y avait en leur sein du monde mais pas de foule. Ces touristes là avaient sans doute une approche intelligente du tourisme et le sens de la découverte. Bref je respirais dans ces lieux avant de découvrir plus en profondeur les rues de la veille Rhodes. Et curieusement au moment où je commençais à respirer, un petit diable intérieur me dit : « dis donc vieux schnoque, tout ça c’est normal, cherche bien. Il y a une anagramme de Rhodes qui t’expliquera pourquoi tout ce monde »

Suite demain 02/01/2020.

 Le, ou la première qui m’envoie la solution de l’anagramme dans la rubrique « commentaires » aura droit à un exemplaire gratuit de la nouvelle quand je la publierai en version papier.




Commentaires


01/01/2020 20:45
Philippe fortin

hordes en phase avec toi évidemment

profil 02/01/2020 08:14

Salut Philippe. Tu as gagné. Bises à toi et Guylaine.


01/01/2020 21:44
Nicolas

Horde

profil 02/01/2020 08:17

Salut Nicolas. Philippe a répondu avant toi. Je t'embrasse.


03/01/2020 21:07
Claire

HORDES

profil 04/01/2020 21:36

Oui : les hordes de Rhodes. Bises


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