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Stanislas Engrand

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26 May 2020

Nouveau et dernier chapitre de Sauvé par les livres

La fin de ma nouvelle Sauvé par les livres était un peu frustrante alors je me suis décidé à lui ajouter un dernier chapitre, qui lui donne une fin.

Pour ceux qui le souhaitent, je joins en PDF téléchargeable (l'ouvrir d'abord), l'ensemble de la nouvelle que j'ai légèrement remaniée à cette occasion et dont j'ai corrigé quelques fautes de frappe. Ne doutant pas qu'il en subsistera, je remercie ceux qui le voudraient bien de m'indiquer ces dernières.

 

 

IX

 

Un moment de silence s’installa et nous sirotâmes notre café refroidi. Je rendis sa lettre à Matteo qui la rangea presque religieusement dans une boîte en bois d’olivier qu’il plaça sur un rayonnage de sa bibliothèque. Je dois dire que cette histoire me laissait perplexe. La disparition de Xénophon telle que me la présenta Matteo était invraisemblable. Je me gardai de rien dire. Xénophon était pour lui plus qu’un père spirituel et mon doute n’eût pu que le heurter. C’est lui qui reprit la parole en premier pour me demander ce que je pensais de son récit. J’improvisai une réponse sur le thème de l’incroyable pour ajouter que l’esprit peut avoir tant de pouvoir sur la matière qu’on pouvait tout imaginer… que j’aurais aimé connaître un type aussi exceptionnel… Matteo reprit : exceptionnel est le mot qui convient. Un être d’exception, d’une érudition hors du commun. Une bibliothèque a lui tout seul. Et, ajouta-t-il, le proverbe africain selon lequel « un vieillard qui meurt, c’est une bibliothèque qui brûle » est démenti par la disparition de Xénophon. Il est là parmi les livres. Matteo sembla soudain fatigué. Son regard se fixa ailleurs.

 

Quel crédit porter à cette histoire ? Matteo avait un talent de conteur et dans ce pays qui avait créé les merveilleux mythes toujours présents dans notre imaginaire, il pouvait avoir tout inventé. J’avais besoin de prendre mes distances et de réfléchir. Je lui proposai de nous revoir le lendemain. Ca lui convint. J’avais envie de profiter de la journée pour visiter l‘île. Nous convînmes de nous retrouver le jour suivant pour le déjeuner. Mon séjour touchant à sa fin, je partirai le surlendemain pour la Crète où je devais rejoindre des amis dans un lieu enchanteur sans touristes ou presque.

 

Une voiture de location me permit de rejoindre rapidement le sud, l’île n’est pas grande et ce fut l’occasion de passer par le centre très montagneux, aux forêts de pins et de cyprès, aux effluves délicieux. Le soir au bord d’une plage, je regardai avec envie les « kite-surfers », papillons multicolores sur la mer, qui profitaient des derniers souffles de vent avant la fin de la journée. Puis la plage se vida et les papillons disparurent progressivement tandis que je prenais un verre de vin blanc à la terrasse d’une auberge où je décidai de passer la nuit.

 

Le lendemain je suis rentré lentement en longeant la côte, prenant le temps de m’arrêter pour nager dans la mer aux bleus changeants et toujours si beaux. J’arrivai à Rhodes en tout début d’après-midi. Je filai directement vers la librairie. Un mezzé était prêt. Matteo semblait impatient de me parler : j’ai une grande surprise pour toi me dit-il. J’attendis en sachant qu’il aimait me faire mijoter mais il ajouta comme il l’avait déjà fait à d’autres occasions, qu’il fallait d’abord manger et boire et qu’il me révélerait seulement après ce dont il s’agissait.

 

Comme toujours le mezzé fut succulent. Feuilles de courgette farcies, caviar d’aubergine, féta, boulettes de viande à la menthe et en dessert un portokalopita, gâteau grec à l’orange savoureux et irrésistible. Puis vint le moment que j’attendais sans trop le montrer. Il me dit seulement : viens, suis-moi et il m’entraina hors de la librairie.

 

Je lui demandai où nous allions. Suis-moi, tu vas voir. Non loin des remparts, il sortit une clef qui ouvrait une porte de cave. Il referma derrière nous puis attendit pour que ses yeux s’habituent à l’obscurité, tout en me tendant un foulard à nouer devant mes yeux. Je compris où nous allions et le lui dis mais il me fit signe de me taire et de lui donner la main. Pendant le trajet qui me sembla long bien que j’eus perdu mes repères, j’essayai à plusieurs reprises de le questionner mais il ne répondit pas. Enfin il s’arrêta et me dit sur un ton impératif : enlève ton bandeau à présent.

 

Nous étions dans la grande bibliothèque dont je découvris la beauté et la richesse inouïes. Il me dit alors : bien que je sois l’actuel grand maître de l’ordre, je ne me suis pas autorisé moi-même à t’initier à notre secret. C’est Xénophon lui-même qui me l’a demandé. Je ne voulais pas mais il m’a finalement convaincu car il avait senti que tu pouvais être de nôtres. Nous avons décidé de te faire confiance et de passer outre à nos règles habituelles d’apprentissage. Mais, mon ami, jamais tu ne devras en parler à d’autres initiés. Ils ne doivent rien savoir de ce que je viens de te révéler. Peux-tu le jurer ? Je lui  répondis évidemment oui. Il me serra alors dans ses bras en me disant : mon ami je sais à présent que je pourrai toujours compter sur toi. J’espère que tu reviendras à Rhodes avant que je rejoigne Xénophon.

 

Je ressentais une atmosphère étrange, hors temps, hors lieu, et j’entendis la voix de Xénophon qui me disait : ne crains rien, tu étais dans le doute mais un fil invisible nous relie. Ce n’est pas par hasard que Matteo est entré en contact avec toi. A présent tu peux constater par toi-même que l’esprit perdure après la mort. Je répondis : je ne suis pas croyant. La voix me répandit : moi non plus, suivie de celle de Matteo qui répéta les mêmes mots. Je le regardai éberlué : il entendait donc aussi la voix de Xénophon. Ainsi dis-je tout haut l’esprit perdure au-delà de la mort ? Oui répondit la voix : celui de ceux qui aiment les livres passionnément.

 

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09 Feb 2020

Sauvé par les livres, suite et fin

Chose promise, chose due ; voici donc le dénouement. Vous trouverez la nouvelle entière, réécrite dans le fichier PDF joint. C'était un challenge d'inventer au fur et à mesure avec uniquement un coup ou deux d'avance sur les lecteurs. Néanmoins même si je savais où je voulais aller, ça reste pour moi une expérience très intéressante de faire partager en temps réel cette expérience d’écriture.

 

Sauvé par les livres

X

Quand les mafieux revinrent, ils étaient cette fois au nombre de trois. Leur présence fut immédiatement détectée, le commissaire prévint Xénophon et les fit surveiller. Le réseau d’amis et voisins fonctionna de nouveau et rien de leurs allées et venues ne fut ignorée. Mais après une journée, les mafieux détectèrent à leur tour les filatures de la police et les déjouèrent. Leur premier acte fut d’incendier la librairie de nuit. C’est par le journal du lendemain qu’ils apprirent que la librairie avait été vidée et que nul blessé n’était à déplorer. Alors Xénophon mit en route son plan. Il se promena ostensiblement dans le quartier touristique afin de se faire remarquer des mafieux sans qu’ils puissent tenter quoi que ce soit dans la foule. Quand il fut établi qu’il était bien suivi par deux des mafieux, il accéléra le pas et les entraîna dans de petites rues pour les semer.  Puis  il attendait en s’arrangeant pour être de nouveau repéré. Et il continua son jeu pour ne pas les semer totalement tout en restant hors de portée de tir, afin de les entraîner vers l’entrée du souterrain sous le palais des Grands Maîtres des Chevaliers. C’est dans ce souterrain devenu inaccessible sauf par les autorités et, secrètement par les initiés de Tagma, que se situe l’entrée du labyrinthe ignorée des non-initiés. Avant d’y pénétrer, Xénophon m’appela depuis son smartphone : je devais le rejoindre avec les autres initiés dans la bibliothèque du labyrinthe deux heures plus tard. J’étais très inquiet pour lui mais son calme me convainquit de ne rien faire qui pût entraver le bon déroulement de son plan. N’oublie jamais Matteo, me dit-il : je ne suis pas en danger dans la compagnie des livres, leur pouvoir est immense et méconnu, ils ont une vie que nous ignorons et peuvent nous la sauver. Les mafieux hésitèrent un moment et appelèrent en renfort leur complice qui les rejoignit un quart d’heure après avec des lampes.

Matteo interrompit son récit et m’expliqua qu’il avait dû reconstituer ce qu’il s’était ensuite passé.

Xénophon attendit en les observant et lorsqu’il entendit de nouveau ses poursuivants, il les entraîna dans le labyrinthe, les fit tourner en rond pendant plus d’une heure en s’amusant des jurons et imprécations qu’ils proféraient. De temps à autre il s’arrangeait pour faire un peu de bruit pour les remettre sur le chemin de la grande salle tout en gardant suffisamment d’avance. Arrivé dans la bibliothèque, il monta péniblement dans le noir en haut d’une échelle, et s’assit essoufflé sur le dernier large rayon de bibliothèque à un emplacement libre entre des ouvrages. Les mafieux arrivèrent à leur tour et ne le repérèrent pas immédiatement. C’est parce qu’il s’adressa à eux en Italien du haut de son perchoir, qu’il fut repéré. Leurs balles ne l’atteignirent qu’après de multiples tirs croisés et contrairement à leur attente, le corps de Xénophon ne tomba pas mais des centaines de lourds grimoires déferlèrent sur eux, qui les écrasèrent inexorablement comme des cafards. Quand nous arrivâmes, les trois hommes étaient morts et les livres intacts. En revanche aucune trace de Xénophon. L’un de nous finit par apercevoir l’enveloppe posée à la place qu’il avait occupée parmi les livres. La lettre m’était adressée.

Matteo reprit son souffle et essuya les larmes qui commençaient de perler sur ses yeux. Il se mit à parler plus lentement. Xénophon, reprit-il est toujours avec moi dans la librairie. C’est inexplicable mais c’est comme s’il était devenu lui-même un livre. Mais tu veux certainement savoir ce que contenait la lettre.

J’acquiesçai bien évidement. Il alla la chercher sur son bureau et me la tendit :  lis-la, moi je ne peux plus.

***

Matteo, mon fils spirituel, si j’étais bouddhiste, tu serais ma réincarnation. Grâce à toi et Aristote, j’ai vécu deux moments d’exaltation, de joie et d’amour ; je me suis senti revivre.

J’ai gardé, ma vie durant, le souvenir épouvantable de La Grande Catastrophe mais les livres m’ont permis de ne pas sombrer dans la mélancolie. Pour autant, je n’ai jamais rien oublié de l’horreur. Le moindre détail reste gravé dans ma mémoire. Après Venise, tu es arrivé avec la magnifique fraîcheur d’un jeune amoureux des livres et ton magnifique larcin. Deux intenses bonheurs se sont succédé : les délicieux moments passés avec Aristote et toi à Venise, puis notre lecture à haute voix du Princeps de l’œuvre du plus grand écrivain de tous les temps.

Mais vois-tu, je suis âgé et préfère partir dans la joie. Je n’en aurais jamais vécu d'autres aussi intenses. J’ai donc décidé de provoquer ma disparition en faisant d’une pierre trois coups : supprimer les mafieux, partir dans la joie et te protéger. Tu vois pourquoi tu ne devais pas être mêlé à mon plan. Il ne fallait pas que les cafards puissent t’identifier.

Matteo, mon fils, fais vivre la librairie et continue d’aimer les livres, ils ne déçoivent jamais. Depuis que j’ai découvert qu’ils ont une vie propre et des pouvoirs puissants contre le mal, je m’en vais en te laissant en de bonnes mains.

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06 Feb 2020

Sauvé par les livres. Dixième chapitre.

Ceux parmi les lecteurs qui devineront la fin ou trouveront un dénouement assez proche de celui que j'ai écrit, peuvent me l'en
voyer en "commentaires", ils recevront un exemplaire de la nouvelle une fois réécrite et publiée en version papier.


Afin de leur donner le temps de le faire, je diffère la publication du 10ème chapitre à dimanche 10/02 à 18h.

Bon weekend.

Stanislas
 


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05 Feb 2020

Suite et pénultième chapitre de Sauvé par les livres

Sauvé Par Les Livres

IX

 Les mafieux avaient raison. Il fallait se préparer au pire. Leur commanditaire dépossédé de « son » livre ne lâcherait prise qu’une fois le libraire liquidé. Le commissaire promit une surveillance rapprochée et intensifia les rondes dans la vieille ville. Xénophon quant à lui prit la décision de déménager tous ses livres dans une maison éloignée. Mattéo redevint un temps le manutentionnaire qu’il fut à Venise et de nombreux amis vinrent aider les deux hommes. La librairie fut vidée en quelques jours et les livres en sécurité.

Xénophon mit à profit le temps qui suivit, plein de moments  émouvants malgré la menace quotidienne,  pour transmettre à Mattéo des informations et des préceptes qui lui permettraient de prendre sa succession. Le vieillard nourrissait une forte affection pour le jeune homme. Il avait senti un apaisement profond, de trouver en lui son successeur.  Il fit un testament court et simple léguant au jeune Italien tout ce qu’il possédait, c’est à dire sa maison, ses livres et sa librairie.

Mais il restait encore à Xénophon une chose essentielle à transmettre à Mattéo. Il lui révéla le secret des souterrains de Rhodes et de la bibliothèque qui en constituait le cœur. Le réseau labyrinthique aménagé profondément sous la vieille ville débouchait sur une salle où étaient stockées les archives de l’Ordre des chevaliers de Saint Jean de Jérusalem. Après son expulsion de Terre sainte à la fin du XIII ème siècle, l’Ordre s’était replié à Rhodes en 1310. Les chevaliers créèrent pour l’époque une impressionnante puissance maritime, fer de lance de la Chrétienté contre les Sarrasins. Leur richesse devint considérable et leur mythique trésor dont la réalité n’a jamais été prouvé, existait ici aux yeux de Xénophon, c’était la bibliothèque. Une part des livres était constituée de délibérations et décrets politiques Certains ouvrages n’étaient que des livres de compte mais de magnifiques illustrations servaient à identifier des biens et des lieux afin d’expliciter leur contenu austère. Beaucoup d’autres étaient des récits de batailles maritimes abondamment illustrés. Nombre de recueils étaient par ailleurs des ouvrages religieux dont une collection de bibles. Beaucoup d’autres ouvrages étaient des recueils de réflexion des grands maîtres de l’ordre successifs. Ils étaient particulièrement riches d’enluminures et luxueusement reliés. Tous avaient en commun la qualité de leurs reliures qui les rendaient capables de supporter les outrages du temps. C’étaient de solides grimoires lourds comme des pierres. La grande salle d’une hauteur impressionnante en était couverte et de longues échelles permettaient d’accéder aux plus hauts d’entre eux.

Cet héritage des Hospitaliers était conservé et entretenu par Tagma, société secrète, dont le nom signifie l’Ordre en langue grecque. Tagma n’avait pour raison d’être que cette conservation. Il n’y avait plus de Grand-maître, uniquement un conservateur en chef. Xénophon en avait la fonction. La société secrète reposait sur une organisation inspirée des ordres franc-maçons. Le recrutement se faisait par cooptation et l’initiation durait un an pendant lequel l’impétrant conservait les yeux bandés dans la bibliothèque lors des réunions de lecture. Son cheminement dans le labyrinthe, se faisait les yeux pareillement bandés, accompagné de Frères. Aucun plan du labyrinthe n’existait, le reproduire était interdit, seule la mémorisation des initiés permettait sa transmission. Aussi l’un des objectifs de l’initiation était-il la mémorisation du plan et l’apprentissage de l’orientation dans l’espace sans lumière. Une fois initié, la seule lumière sur laquelle on pouvait compter était celle des flambeaux que la tradition avait imposés mais tout Frère devait rester capable de faire les trajets dans le noir, tradition conservée depuis les Hospitaliers, pour des raisons de sécurité. Une fois par mois, chacun devait s’astreindre à un parcours jusqu'à la bibliothèque, seul et sans lumière.

Dans le contexte particulier de la menace mafieuse, l’Ordre autorisa à l’unanimité l’initiation rapide de Mattéo. Il fit et refit le parcours les yeux bandés des heures durant avec Xénophon et d’autres Frères. Après dix jours il réussit à refaire le trajet sans guide. Il fut alors déclaré initié et, à la fin de la cérémonie d'initiation dans la bibliothèque, fut délivré de son bandeau par Xénophon. Il découvrit émerveillé, le trésor de Tagma. L’excitation de Mattéo était à son comble, il mit les gants que lui tendait Xénophon et ouvrit plusieurs livres sous les yeux attendris de ce dernier. Pendant ce temps les Frères préparèrent le Mezzé qui permit au jeune Italien de savourer ce double festin en se remettant de l'émotion.

A la fin de la journée, de retour chez Xénophon, Mattéo lui demanda ce qu’il allait à présent se passer. Le vieux libraire lui répondit que la réussite de son plan nécessitait  pour réussir, que lui seul le connaisse.

A suivre…

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