
Sauvé Par Les Livres III
Sauvé Par Les Livres
III
C’était le plus souvent au Pavli, variante du Backgammon, que je voyais jouer des Grecs dans les cafénions mais les échecs sont populaires aussi. Il se trouve que je les ai beaucoup pratiqué et que j’avais atteint dans le passé un bon niveau. Je l’ai perdu mais il suffit d’une partie pour vous remettre dans le bain. Le joueur d’échec me demanda dans un Français presque sans accent si je savais jouer. Je répondis que oui et lui demandai comment il me savait Français. Ça le fit rire. Il me répondit que l’accent français est repérable entre mille même en Anglais. Je ris à mon tour et changeant de sujet, l’informai qu’il allait droit à l’échec. Profitant de ce que son partenaire ne comprenait pas le Français, il me demanda des tuyaux et j’échafaudai un mat en quatre coups. L’autre nous quitta écœuré et le gagnant se mit à rire à gorge déployée. « Ne t’inquiète pas pour lui, me dit-il, en général c’est lui qui gagne et demain, il gagnera de nouveau. L’honneur sera sauf. Chez nous, on n’aime pas perdre ».
Nous échangeâmes nos prénoms. Il s’appelait Mattéo. Je lui demandai pourquoi ce prénom italien. Il me répondit que la bonne question était plutôt : qu'est-ce qui l'avait conduit à Rhodes et que c’était une longue histoire et que, si je voulais bien, il aurait plaisir à me la raconter. Je répondis évidemment ''oui''. « Mais dit-il, d’abord l’apéritif ». Il me fit choisir : Ouzo ou Raki ? Je n’aime ni l’un ni l’autre mais optai pour l’Ouzo, sorte de Pastis, moins fort quand on le noie avec de l’eau. L’eau de vie du Raki est trop forte à mon goût et parfois proche de l’alcool à brûler.
C’est avec un grand plateau qu’il revint. Outre les verres et les boissons, il y avait six coupelles garnies. Un mezzé : des tomates, des olives, de la fêta, du houmous à base de fèves, du tzatziki, des kritsinia (cousins des gressini italiens) aux graines et du tarama fait par lui, souligna-t-il. Les Grecs, très hospitaliers, apprécient de prendre le temps de savourer le mezzé en discutant. C’est un art de vivre simple et raffiné tout à la fois.
Mattéo reprit sa narration. Bien qu’il eût la nationalité grecque depuis longtemps, il était natif de Venise. Son père était serrurier, spécialiste des systèmes anciens de fermeture. Il réalisait des pièces uniques dans différents métaux et même en bois. Sa mère était d'origine Grecque et travaillait comme comptable de son père. Elle avait appris sa langue à Mattéo. Au collège, il avait fait du Français mais surtout lisait beaucoup de romans. Il me cita en vrac Les Misérables, La Chartreuse de Parme, Le Père Goriot et Madame Bovary et me récita deux fables de La Fontaine. D’abord l’incontournable Cigale et la Fourmi, et plus inattendu, Le Philosophe Scythe, plus compliquée, qui lui avait donné du fil à retordre mais qu’il s’était imposé de réciter par cœur en écoutant un enregistrement par un comédien français. Adolescent, il était un fervent admirateur de Moustaki. Puis et surtout, il avait obtenu une bourse d’études à l’École du Louvre, d’où son aisance en Français.
Le temps se rafraîchissant et la nuit tombant, nous rentrâmes dans sa librairie. A 89 ans, vieillard actif, il était encore libraire. Son magasin contenait des ouvrages dans la plupart des langues européennes et beaucoup de belles reliures. Nous nous installâmes au fond, dans le coin-salon aménagé à l’orientale : tapis persan, plateau de cuivre ouvragé sur un trépied en table basse, banquettes et coussins le long de deux murs à angle droit.
"Avant de reprendre mon récit, dit-il, il me faut te demander si tu sais ce que fut « la grande catastrophe ». Je lui répondis par la négative. La grande catastrophe m'expliqua-t-il, désigne la perte de territoires grecs durant la guerre entre Turcs et Grecs en 1922, au profit de l’actuelle Turquie, particulièrement Smyrne. Les batailles contre l’armée de Mustapha Kémal furent sanglantes. Des réfugiés grecs affluèrent par centaines de milliers. Voilà dit-il pour la grande catastrophe" et il poursuivit : "un libraire grec de 50 ans, érudit au beau prénom de Xénophon, natif de Smyrne, reconnu comme expert bibliophile de Venise à Alexandrie, avait autant d’amis grecs que turcs. Il tenait une très réputée librairie spécialisée dans les ouvrages anciens et possédait des ouvrages antiques d’une valeur inestimable. Il avait fait fortune en procurant à des lettrés grecs, turcs, égyptiens ou italiens des ouvrages rares. Mais dans la guerre il n’y a plus que deux camps et le sien était grec. Sa librairie fut incendiée, sa femme violée et tuée sous ses yeux. Il réussit à sauver quelques ouvrages et s’enfuit à Rhodes sur le bateau d’un ami pêcheur.
A suivre...