
Sauvé par les livres, suite et fin
Chose promise, chose due ; voici donc le dénouement. Vous trouverez la nouvelle entière, réécrite dans le fichier PDF joint. C'était un challenge d'inventer au fur et à mesure avec uniquement un coup ou deux d'avance sur les lecteurs. Néanmoins même si je savais où je voulais aller, ça reste pour moi une expérience très intéressante de faire partager en temps réel cette expérience d’écriture.
Sauvé par les livres
X
Quand les mafieux revinrent, ils étaient cette fois au nombre de trois. Leur présence fut immédiatement détectée, le commissaire prévint Xénophon et les fit surveiller. Le réseau d’amis et voisins fonctionna de nouveau et rien de leurs allées et venues ne fut ignorée. Mais après une journée, les mafieux détectèrent à leur tour les filatures de la police et les déjouèrent. Leur premier acte fut d’incendier la librairie de nuit. C’est par le journal du lendemain qu’ils apprirent que la librairie avait été vidée et que nul blessé n’était à déplorer. Alors Xénophon mit en route son plan. Il se promena ostensiblement dans le quartier touristique afin de se faire remarquer des mafieux sans qu’ils puissent tenter quoi que ce soit dans la foule. Quand il fut établi qu’il était bien suivi par deux des mafieux, il accéléra le pas et les entraîna dans de petites rues pour les semer. Puis il attendait en s’arrangeant pour être de nouveau repéré. Et il continua son jeu pour ne pas les semer totalement tout en restant hors de portée de tir, afin de les entraîner vers l’entrée du souterrain sous le palais des Grands Maîtres des Chevaliers. C’est dans ce souterrain devenu inaccessible sauf par les autorités et, secrètement par les initiés de Tagma, que se situe l’entrée du labyrinthe ignorée des non-initiés. Avant d’y pénétrer, Xénophon m’appela depuis son smartphone : je devais le rejoindre avec les autres initiés dans la bibliothèque du labyrinthe deux heures plus tard. J’étais très inquiet pour lui mais son calme me convainquit de ne rien faire qui pût entraver le bon déroulement de son plan. N’oublie jamais Matteo, me dit-il : je ne suis pas en danger dans la compagnie des livres, leur pouvoir est immense et méconnu, ils ont une vie que nous ignorons et peuvent nous la sauver. Les mafieux hésitèrent un moment et appelèrent en renfort leur complice qui les rejoignit un quart d’heure après avec des lampes.
Matteo interrompit son récit et m’expliqua qu’il avait dû reconstituer ce qu’il s’était ensuite passé.
Xénophon attendit en les observant et lorsqu’il entendit de nouveau ses poursuivants, il les entraîna dans le labyrinthe, les fit tourner en rond pendant plus d’une heure en s’amusant des jurons et imprécations qu’ils proféraient. De temps à autre il s’arrangeait pour faire un peu de bruit pour les remettre sur le chemin de la grande salle tout en gardant suffisamment d’avance. Arrivé dans la bibliothèque, il monta péniblement dans le noir en haut d’une échelle, et s’assit essoufflé sur le dernier large rayon de bibliothèque à un emplacement libre entre des ouvrages. Les mafieux arrivèrent à leur tour et ne le repérèrent pas immédiatement. C’est parce qu’il s’adressa à eux en Italien du haut de son perchoir, qu’il fut repéré. Leurs balles ne l’atteignirent qu’après de multiples tirs croisés et contrairement à leur attente, le corps de Xénophon ne tomba pas mais des centaines de lourds grimoires déferlèrent sur eux, qui les écrasèrent inexorablement comme des cafards. Quand nous arrivâmes, les trois hommes étaient morts et les livres intacts. En revanche aucune trace de Xénophon. L’un de nous finit par apercevoir l’enveloppe posée à la place qu’il avait occupée parmi les livres. La lettre m’était adressée.
Matteo reprit son souffle et essuya les larmes qui commençaient de perler sur ses yeux. Il se mit à parler plus lentement. Xénophon, reprit-il est toujours avec moi dans la librairie. C’est inexplicable mais c’est comme s’il était devenu lui-même un livre. Mais tu veux certainement savoir ce que contenait la lettre.
J’acquiesçai bien évidement. Il alla la chercher sur son bureau et me la tendit : lis-la, moi je ne peux plus.
***
Matteo, mon fils spirituel, si j’étais bouddhiste, tu serais ma réincarnation. Grâce à toi et Aristote, j’ai vécu deux moments d’exaltation, de joie et d’amour ; je me suis senti revivre.
J’ai gardé, ma vie durant, le souvenir épouvantable de La Grande Catastrophe mais les livres m’ont permis de ne pas sombrer dans la mélancolie. Pour autant, je n’ai jamais rien oublié de l’horreur. Le moindre détail reste gravé dans ma mémoire. Après Venise, tu es arrivé avec la magnifique fraîcheur d’un jeune amoureux des livres et ton magnifique larcin. Deux intenses bonheurs se sont succédé : les délicieux moments passés avec Aristote et toi à Venise, puis notre lecture à haute voix du Princeps de l’œuvre du plus grand écrivain de tous les temps.
Mais vois-tu, je suis âgé et préfère partir dans la joie. Je n’en aurais jamais vécu d'autres aussi intenses. J’ai donc décidé de provoquer ma disparition en faisant d’une pierre trois coups : supprimer les mafieux, partir dans la joie et te protéger. Tu vois pourquoi tu ne devais pas être mêlé à mon plan. Il ne fallait pas que les cafards puissent t’identifier.
Matteo, mon fils, fais vivre la librairie et continue d’aimer les livres, ils ne déçoivent jamais. Depuis que j’ai découvert qu’ils ont une vie propre et des pouvoirs puissants contre le mal, je m’en vais en te laissant en de bonnes mains.