
Sauvé Par Les Livres V
Sauvé Par Les Livres
V
Comme je terminais l’emballage des livres, je perdis l’équilibre et heurtai un montant de la bibliothèque. Le choc fit légèrement bouger un panneau de bois. En essayant de le repositionner, je m’aperçus qu’il pouvait glisser sous celui d’à côté et découvris une serrure en bois qui ressemblait à un modèle que j’avais vu dans l’atelier de mon père. Sans clef je ne pus rien faire mais échafaudai un plan. Il me fallait d’abord savoir si le vieux Comte savait que la bibliothèque dissimulait une cache. Je remis le panneau en place en prenant soin de disposer un peu de poussière dans une rainure du mécanisme. Lorsque j’eus terminé le travail de la journée, je fermai la bibliothèque et allai saluer Balestrazzi. Je glissai en riant, dans la conversation, que je n’avais pas trouvé de passage secret dans la bibliothèque. Le Comte s’en amusa et me répondit que s’il y en avait eu, il serait au courant. J’en déduisis qu’il ne connaissait pas la cache. Son majordome qui avait assisté à notre échange, avait ri à son tour et ce n’est qu’en repensant le soir à cet échange que me revint à la conscience son très léger mouvement oculaire quand j’avais parlé de passage secret. Il était certainement au courant de quelque chose. Je revins le lendemain avec un outil spécial. Mon père m’avait appris à ouvrir des serrures avec cet outil. C’était un système de tiges fines coulissant les unes par rapport aux autres et réglables en longueur, qui permettait de s’adapter à la forme de toute serrure. Le lendemain, je pus faire glisser le panneau. La poussière avait été dispersée dans la rainure. Le majordome connaissait donc la cache.
L’ouverture ne prit pas plus d’une minute et me permit de faire coulisser un deuxième panneau sur le fond épais de la bibliothèque en chêne. Une cavité était dissimulée derrière. Là, était stocké un unique épais volume. Je le sortis. Le butin était exceptionnel. C’était une édition princeps en Grec de L’œuvre d’Homère, probablement celle qui avait été dérobée deux ans auparavant à la bibliothèque nationale de Rome. Je remis le livre en place, troublé et excité par la découverte. Je fis glisser les panneaux et m’assis sur une banquette. Il me fut difficile de réfléchir, mon cœur battait trop vite. Je dus respirer lentement pendant plusieurs minutes pour me remettre de cette émotion. Quand j’eus retrouvé mon calme, je rouvris la cache, pris le livre, refermai le mécanisme puis déposai délicatement l'ouvrage dans une caisse afin qu’on ne puisse le voir si d’aventure quelqu’un entrait.
Évidemment on entra, évidemment ce fut le majordome. Le prétexte était parfaitement justifié puisque l’homme m’apportait, comme chaque matin un café et des biscoti aux amandes. Mais c’était plus tard qu’il venait d’habitude. Il trahissait de fait sa nervosité et son impatience de venir me surveiller et vérifier que la cache n’avait pas été ouverte. Il s’en approcha tout en me parlant et déposa le plateau sur le rayonnage en dessous du panneau. De sa main, il caressa le bois en me disant combien il trouvait belle cette bibliothèque réalisée sur mesure par un ébéniste qu’il me cita et dont il me montra la signature gravée dans le bois d’un montant. Nouvel indice que cet homme en savait long. Il était à l’évidence mouillé dans un trafic de livres anciens. Il sembla satisfait de son inspection et me laissa en faisant sourires et courbettes et sortit de la pièce. Si j’avais été adepte de la fameuse « loi » de Murphy « Tout ce qui est susceptible d'aller mal, ira mal », j’aurais pu imaginer des tas de scénarios catastrophes et pour être franc celui qui se réalisa, ne fut pas celui que j’avais imaginé.
A suivre…