06 Jan 2020

Sauvé Par Les Livres IV

Sauvé Par Les Livres

IV

Xénophon ne se remit jamais de la mort atroce de sa femme Il ne dormait pratiquement plus mais sa passion des livres le maintint en vie. Il considérait les livres comme des amis toujours présents pour l’aider à supporter les fantômes qui hantaient ses insomnies. Il s’installa de nouveau comme libraire et reconquit en quelques années une clientèle. Sa force résidait dans le réseau de relations qu’il avait su constituer en voyageant et notamment à Venise où il avait aidé Aristote, un ami de Smyrne à s’établir comme libraire avant la grande catastrophe. Le métier à cette époque, ne consistait pas seulement comme aujourd’hui à vendre des livres. Il fallait évaluer et acheter des bibliothèques entières détenues par des familles généralement aristocratiques à l’occasion de successions inextricables ou sans héritiers. L’érudition était indispensable mais pas suffisante. Xénophon était un redoutable commerçant. Il savait vendre mais surtout acheter. Principe simple et de tout temps : acheter le moins cher possible ; revendre le plus cher possible. Ses affaires marchant bien, il voyagea souvent. Aristote et lui se voyaient une fois par an soit à Rhodes soit à Venise. La deuxième guerre mondiale ralentit ses activités qui déclinèrent progressivement. La lecture occupa dès lors tout son temps et l'homme bénissait le ciel de lui conserver une bonne vue. La guerre finie, il ne voyagea plus et n'eut plus que des échanges épistolaires avec son ami de Venise. Mais en 1952, alors qu'il venait de fêter ses 82 ans, Xénophon reçut d’Aristote une courte lettre :

"Mon cher et grand ami Xénophon, prince des libraires, je te salue de toutes mon amitié et viens te faire part d'un problème dont la résolution impliquerait ta présence. Je dois faire une offre d'achat pour un collection inestimable, celle du Comte Balestrazzi, propriétaire du célèbre palais La Ca Meravigliosa sur le Grand Canal. Je ne suis pas en mesure de réaliser à moi seul, l'expertise de cette bibliothèque mythique et connue de tout ce que la Sérénissime compte de bibliophiles. Ton aide, ami si cher à mon cœur, malgré le temps et l'espace qui nous séparent, me serait au plus haut point profitable. Il va sans dire que nous partagerons le bénéfice de cette opération, si tu es d'accord pour te joindre à moi et si ton état de santé le permet. A cette fin, je t'envoie des billets de bateau aller-retour pour Venise. Je t'embrasse, mon très cher Xénophon, et t'attend avec grande impatience en notre belle cité. Ton vieil ami qui t'est si redevable, Aristote.

Xénophon relut la lettre et se mit à son écritoire :

"Aristote, ami si cher à mon cœur, il est inutile que je te réponde longuement pour te dire que bien évidemment je me mets en route. Ma santé n'est pas brillante mais c'est de notre âge. Quand tu recevras cette lettre, je la suivrai de peu et viendrai te serrer dans me bras. Ton fidèle Xénophon".

Les retrouvailles furent magnifiques. "Les deux octogénaires, me dit Mattéo qui était alors depuis peu stagiaire chez le vieux vénitien, étaient comme des frères. Je n’avais jamais vu de vieillards aussi truculents (sic) ».

Les trois hommes se rendirent chez le Comte pour l’évaluation. Mattéo poursuivit  : « Balestrazzi n’avait plus les moyens d’entretenir son palais au bord du grand canal. Il lui fallait céder sa collection de livres anciens. Les deux experts furent éblouis par la richesse exceptionnelle de la bibliothèque en nombre et en qualité. Il y avait des ouvrages rares dont des bibles enluminées du moyen âge, des manuscrits calligraphiés avec des fermoirs en or et, certains, incrustés de pierres précieuses. Pour moi qui venais, à 22 ans, de terminer mes études en histoire de l’art et qui voulais me spécialiser dans les livres anciens, c’était une féerie. Jamais je n’aurais pu imaginer une telle beauté. Les libraires prenaient chaque livre avec un soin infini. Ils m’avaient appris à le faire, me montrant comment me laver les mains soigneusement et comment enfiler des gants de coton blanc désinfectés dans une solution appropriée puis séchés. Mais on ne peut jamais prendre toutes les précautions. Les vieux papiers sont sensibles à l'humidité, aux moisissures et à la sudation des doigts, en fonction de leur ancienneté et de leur composition chimique. Je fus autorisé à manipuler quelques ouvrages sous les yeux attentifs de mes maîtres. L’expertise dura plus d’un mois. Nous nous enfermions dans la bibliothèque. Notre travail commençait dès 7 heures du matin et se terminait tard dans la nuit mais jamais je ne m’ennuyai. Mon travail consistait à photographier chaque ouvrage, les répertorier et noter les premières estimations des experts. Les deux hommes étaient parfois en désaccord et se chamaillaient alors comme des enfants. J’avais l’impression d’assister à une controverse théologique tant les arguments étaient savants, parfois  de mauvaise foi et purement polémiques, destinées à ne pas perdre la face. C’était drôle ces deux octogénaires qui se disputaient et finissaient par en rire. C’était très émouvant. Ils rendirent leur rapport d’expertise au Comte un mois et demi après le début de nos travaux. Il était accompagné d’une offre d’achat. J’avais appris durant ce temps les rudiments du métier. Je revis, aujourd’hui encore des moments entiers de ces jours extraordinaires, quand je réalise une expertise ; ce qui est de plus en plus rare et ne porte plus sur des bibliothèques d’une telle richesse historique et bibliographique ».

Balestrazzi accepta l’offre sans discuter. Dès lors il fallut mettre en caisse et déménager les ouvrages. C’est à Mattéo qu’échut ce travail de manutention. Xénophon resta encore quelques jours. Les deux libraires supervisèrent son travail le premier jour, puis le laissèrent continuer seul après lui avoir fait d’ultimes recommandations. Aristote avait loué un entrepôt sécurisé pour recueillir les précieuses caisses. Les deux hommes envoyèrent des lettres à leurs clients, dont des musées internationaux, avec le catalogue qu'avait fait imprimer Aristote. Quand Xénophon les quitta, les deux hommes s’étreignirent. Xénophon remercia Aristote de lui avoir fait faire ce voyage qui lui avait redonné de l'énergie et du plaisir. Ils  plaisantèrent sur leur peu de chance de se revoir étant donné leur âge. Derrière l’humour, Mattéo perçut la tristesse de Xénophon et promit de lui rendre visite.

Mattéo poursuivit : "je fis appel à un déménageur et à son "bateau camion" d'un rouge magnifique, un Bragozzi, initialement bateau de pêche fabriqué de père en fils à Chioggia, ville et port du sud de la lagune. 14m de long pour une largeur de 4 mètres et un faible tirant d’eau pour pouvoir naviguer dans les canaux ; il avait une énorme barre franche, qui lui donnait un air indestructible. Il était magnifique. Tu vois, Venise c'est ça aussi, une sorte d'atmosphère de beauté immuable, y compris celle des camions. Le travail fut long et fastidieux mais me réserva une surprise incroyable"

A suivre...

 

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